Communiquer, c'est changer le monde.

Michel Kelemenis : « La danse participe, dans sa diversité, à la construction du monde de demain. »

Nous avons rencontré le chorégraphe à la renommée internationale pour échanger sur le rôle de la danse et du langage dans la construction des imaginaires de demain. Mais aussi évoquer la grâce, la déflagration, l’ambivalence, la jeunesse, le corps, l’altérité. Rencontre avec un artiste ancré et en mouvement, politique sans être partisan, analytique et entraînant.

Dans cet article, on rencontre
L'article en 4 points

Pour Michel Kelemenis, la danse n’est pas un art réservé aux élites ou aux spécialistes, mais le partage de pratiques simples, de rencontres et de découvertes, l’occasion de forger sa mémoire et de cultiver son goût.

Après avoir passé ses vingt premières années de carrière à de créer ce qu’il appelle un « langage gestuel », le chorégraphe qu’on a qualifié de sensuel-abstrait s’est intéressé au sens qu’il pouvait contribuer à produire avec ce langage.

Si ses créations résonnent avec la thématique du genre, de la furie terroriste, des crises mondiales, sanitaire ou environnementale, Michel Kelemenis ne se considère pas comme un militant, mais comme l’initiateur d’un espace d’imaginaire et de réflexion pacifique, destiné tant aux adultes ou qu’enfants, suivant les œuvres.

Pour cet artiste, construire le monde de demain, c’est d’abord accepter la société du XXIe siècle telle qu’elle est, et montrer de la reconnaissance envers la différence de l’autre, qui se révèle notamment par le corps, sa présence, son état, son mouvement.


Les récits qui nous transforment15

Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours et, en particulier, de la création de KLAP Maison pour la danse, qui vient de fêter ses dix ans ?

Ma compagnie, Kelemenis&cie, existe depuis 1987. Comme j’aime le dire aux danseurs de mes productions : « Vous n’étiez pas nés et vos parents ne se connaissaient pas ! » Je l’ai fondée à Paris, quand tout passait encore par Paris, avant que la déconcentration ne soit active. Mais je m’y suis senti assez mal. J’ai eu l’occasion de présenter mon premier spectacle à Marseille, et j’y ai rapidement installé ma compagnie, en 1989. Ensuite, ce sont des années de création : la danse en tant qu’interprète s’éloigne de moi, je suis invité par de grandes compagnies françaises et étrangères à créer des œuvres, et je participe à de très nombreux projets de formation supérieure et de coopération, en particulier avec l’Afrique du Sud, mais aussi le Japon, l’Inde, la Chine… Cela m’a offert d’élargir mon champ à partir d’un geste artistique personnel. Le temps passant, j’ai collaboré avec l’ensemble des opérateurs culturels de la métropole, lieux ou festivals… Et j’ai progressivement ressenti le manque d’un espace de travail autonome. Il ne s’agissait pas d’une question de confort, mais de facilité d’accès à un espace dédié simple. Il fallait avant tout une surface, propre et calme : un lieu pour centraliser la pratique du corps, la fatigue, l’échange de sueur, la concentration.

En 1997, le maire et les édiles marseillais découvrent notre compagnie lors d’une soirée du Festival de Marseille fêtant nos 10 ans, en présence de danseurs invités sud-africains, japonais et d’étoiles de l’Opéra de Paris. Quelques mois plus tard, au hasard d’un déplacement, je suis amené à avouer : « Puisque vous me le demandez Monsieur le Maire, tout va bien pour moi, sauf à Marseille. » Ce culot m’est venu du contexte où, invité par la Biennale de Lyon à évoquer ma ville à travers une création, il m’était impossible d’y fabriquer. C’était alors d’une grande difficulté pour les artistes de la danse de trouver un espace de répétition.

C’est pourquoi, quand a ouvert notre premier studio, en 1999, le Studio Kelemenis, dans un quartier très populaire de la ville, j’y ai spontanément accueilli toutes les compagnies marseillaises. Pendant 11 ans se sont créées des activités à partir de la présence, en plus de notre compagnie, des nombreux artistes de passage : répétitions ouvertes, ateliers avec des enfants du quartier, stages etc… Initialement complémentaire, aussitôt supplémentaire, rapidement indispensable, dans ce studio est née l’idée de concevoir un lieu plus ambitieux pour un projet noble, un lieu dédié au développement de l’art de la danse pour la deuxième ville de France. J’ai alors entrepris de créer des contenus pour pousser les murs… La première édition du festival de création Question de danse naît en 2006.

Devenu audible pour ce projet important, j’ai conceptualisé un Centre de danse en résidence, permanent, partagé, ouvert, joyeusement inauguré en 2011…
KLAP Maison pour la danse vient de fêter ses dix ans. Il s’agit d’un complexe de 2000 m2 doté de trois espaces très différenciés pour accueillir toutes les étapes de fabrication de la danse : un studio de travail simple et deux grands volumes équipés pour les résidences techniques, les représentations et l’accueil de public.

Marie Dupont / spintank

Vous vivez à Marseille, où vous travaillez le plus souvent ; KLAP Maison pour la danse y est implanté dans le quartier de Saint Mauront proche de la Belle-de-Mai, extrêmement populaire. La ville a financé ses travaux et en accompagne le développement. Pourquoi ce choix ?

S’implanter dans ce nouveau quartier n’a pas été un choix délibéré de notre part, mais ça n’a pas été un empêchement pour autant. Le foncier relevant de la ville correspondait en tout point au tracé que j’avais soumis, et au regard des décideurs, avec le premier Studio Kelemenis, nous avions démontré une pertinence à inscrire l’art de la danse dans un quartier populaire. Pour moi, la danse, qui sait être savante, est aussi un art du spontané permettant une rencontre et une diffusion de pratiques simples, non élitistes et ne demandant pas de culture particulière. La danse, comme la musique d’ailleurs, permet d’aller facilement vers les autres et de partager sans connaissance spécifique les choses que l’on a en nous.

« La danse permet de partager ce que l’on a en soi sans forcément être un savant. »

L’art de la danse sait toucher sans dire les mots. Il est en cela particulièrement susceptible de s’adresser à des populations éloignées des lieux de culture tel que nous l’entendons. C’est le cas de la population de notre quartier de Saint Mauront.
Le choix de cette localisation aura été dicté aussi, outre pour faire pendant au Ballet national de Marseille qui se trouve dans la moitié Sud de la ville, par le désir de poser un premier acte de rénovation du quartier avec l’édification d’un équipement culturel de grande qualité dans ce centre-ville, mais moitié Nord.

Je suis aujourd’hui très heureux dans notre quartier de Saint Mauront, qualifié par l’État de quartier urbain le plus pauvre de France. Dès le premier Studio et encore aujourd’hui avec KLAP, notre projet trouve son équilibre et sa viabilité entre un objectif d’excellence artistique et une ouverture ample à l’environnement immédiat. C’est une position tendue, vivante, particulièrement intéressante.

Vous avez écrit quatre pièces à destination du public jeune et vous organisez également des ateliers pour les enfants : pourquoi ce public vous intéresse-t-il en particulier ?

Je considère tout d’abord que nous avons, nous, adultes, la mission d’offrir aux enfants le meilleur de nous-mêmes. Créer personnellement des pièces dans leur pensée comme déployer un large programme de Partage artistique éducatif et citoyen relié à l’immense offre artistique de la Maison pour la danse relève de ce même engagement.

À KLAP, nous considérons les enfants comme des ambassadeurs vers leurs familles et vers le quartier. L’objectif, d’essence politique, a été que la Maison pour la danse soit perçue comme un espace pacifique ouvert au quartier, à même d’offrir des temps de bonheur et d’autres perceptions sur l’étendue du monde. Nous voulions que l’entourage et les familles sachent qu’existe au-delà de l’école cet espace de liberté, un terrain de découverte, la joie d’une ouverture d’esprit dans un lieu différent. Nous nous adressons aux enfants et jeunes de la maternelle au lycée ainsi qu’aux étudiants. Les programmes s’adaptent aux âges et se déclinent autour d’un même enjeu : la découverte du monde par la rencontre avec des gens, des gens dont le métier est artistique. KLAP n’est pas une école de danse, mais une offre étendue de partage avec les artistes et leurs œuvres.

Enfance, jeunesse, famille : par l’entremise des enfants qu’ils accompagnent aux spectacles, j’aime m’adresser aux adultes sous des formes poétisées ou aux thématiques plus accessibles. Considérant qu’il est particulièrement difficile de mettre des mots sur la danse, l’enjeu principal de ces formes est de permettre le souvenir en déposant çà et là des éléments que chacun peut nommer au lendemain du spectacle, pour rappeler les images et fonder la mémoire : car pour moi, dans la mémoire se cultive le goût.

Marie Dupont / spintank
Marie Dupont / spintank

Pouvez-vous nous parler du programme 8M³ qui a été conçu pendant le confinement ?

La période du confinement a été pour nous aussi d’une grande cruauté. Après une période de déni où je me suis noyé dans le travail pour abonder la brochure de la saison suivante, s’est imposée l’urgence de renouer avec le geste de création. Dans une évidence, une mesure symbolique du déconfinement a capté mon attention : il fallait respecter une surface de 4m2 autour de chaque personne, de chaque bureau. Dans mon imaginaire, cette surface minuscule est spontanément devenue une chambre d’enfant d’où s’invente le monde, ou ce point de poussée au fond d’une piscine pour retrouver l’air et la surface. Rapidement est né un solo d’une dizaine de minutes, répété dans mon salon alors que l’accès au lieux culturels étaient encore fermés, dans un espace de 4m2 symbolisé par des angles en trois dimensions… Soit 8M³, car nous sommes des êtres verticaux. Suivant ce modèle, croisant les forces de ma compagnie et celles de KLAP Maison pour la danse, j’ai pu mobiliser des fonds privés et bénéficier du Plan de relance de l’État pour inviter 9 chorégraphes-interprètes de ma région à se remettre en activité. Tous et toutes ont été particulièrement inspiré.es, pour produire en tout 10 œuvres aussi singulières qu’affirmées. Présentées à tous les publics, de tous les âges, et alors que le spectacle vivant était particulièrement empêché, plus de 300 performances se sont déroulées en 15 mois.

Le festival + DE GENRES est également en lien avec des enjeux de société.

Notre temps se distingue des précédents par le bouleversement de l’axiome fondateur homme-femme. Les lignes de genres qui ont fondé les sociétés se floutent, mettant à jour l’inexplicable et délicieuse diversité du désir de l’autre. Or, nous sommes implantés dans un quartier très populaire où cette problématique très actuelle ne résonne pas. J’ai attendu que la Maison pour la danse atteigne une maturité, qu’elle soit suffisamment ancrée et acceptée dans son territoire pour inscrire ce sujet de friction sociologique dans la programmation, sous la forme d’un festival. Parce que, si le genre n’est plus une question pour la danse, alors la danse se doit d’embrasser, pacifier et mettre en visibilité toute question relative à la nuance, l’option, la variante, le glissement, le hors norme… Il m’apparaissait indispensable qu’une Maison de danse ouvre une fenêtre particulière à ce grand sujet, sinon militante, au moins curieuse, affirmée et engagée.

Durant le festival + DE GENRES, le franchissement du seuil de KLAP ne s’effectue pas vers l’acte chorégraphique mais vers le corps, dans sa dimension politique. Les formes présentées relèvent souvent de la performance plutôt que du spectacle, ébranlant la place, le statut et l’âme des spectateurices. Je ne me considère pas comme un militant, mais je sais que cette Maison a le devoir d’ouvrir les esprits à l’immense diversité que l’humanité s’ingénue à déployer.

Justement, en quoi la danse permet-elle d’imaginer un monde un peu plus inclusif ?

Le spectacle permet d’agréger le poétique au réel, et d’inventer des rencontres formulées par la singularité. Le spectacle est un rituel de communication adressé à l’intime dans un espace commun, un temps où est acquise l’autorisation de s’émouvoir au sein d’une communauté de circonstance, un temps public possible de l’ébranlement de soi. La danse, elle, offre au corps de vivre et montrer sa différence et sa liberté dans un dénuement qui convoque une vérité. Du corps dans ses contours, ses postures, ses attentes, ses élans inattendus, émane une réalité qui ne nécessite pas d’être surlignée, faisant de la danse un art qui, pour impacter, n’a pas besoin de s’enfermer dans les contours finis d’un message. La danse est une adresse à l’intime par l’intime.

« La danse délivre une poésie particulière. Elle est une adresse à l’intime par l’intime. »

En marge de l’étendue sociale et politique que le terme d’inclusivité recouvre aujourd’hui, et les questions de genre n’en sont qu’un aspect, nous avons une approche très concrète : inclure, c’est permettre. Nous proposons une tarification unique de 5 euros pour une découverte (à l’exception des programmations en partenariats). 5 euros pour un éblouissement… Et si l’on est déçu, ce n’est pas un problème. Ici se cultive le goût pour la création ainsi que le sentiment délicieux de se risquer vers l’inconnu.

Vous avez beaucoup créé à partir de sujets de société, politiques, mais vous insistez sur le fait que vous n’êtes pas militant, que vous êtes pacifiste, que vous ne souhaitez pas véhiculer un message en particulier. Où réside la nuance ?

Tout d’abord, je distingue le lieu de création du propos artistique en lui-même. Le lieu de création doit être pacifique et perçu comme tel, notamment lorsqu’il se trouve dans un quartier comme celui-ci. C’est dans ces conditions qu’il peut s’afficher en espace de liberté pour créer des rencontres. Une fois cette bulle de confiance établie, la danse en elle-même, le propos artistique en lui-même peut être subversif, dérangeant voire provoquant. Comme l’actualité et la vie savent l’être.

La création artistique contribue, en l’éclairant de mille façons, au grand récit de l’humanité. L’artiste ressent, filtre, traduit, anticipe, imagine, projette, multiplie les pistes, et crée les formes d’un reflet interrogé du présent. Je me ressens plus comme un filtre que comme porteur d’un message.
J’ai consacré un grand cycle de 15 à 20 ans à une approche abstraite du mouvement, obsédé par l’invention d’un langage gestuel (j’étais joliment qualifié de sensuel abstrait). En même temps que se développait une compréhension organique du mouvement et une étude de la fascination provoquée par la fluidité du corps, je cherchais à mettre des mots sur la danse – un exercice de grande complexité – pour ma communication vers les danseurs, mais aussi aux fins de médiation. Inévitablement, la notion de langage a appelé celle de récit, et je me suis donné comme projet, un peu à contrecourant, de comprendre ce que pourrait être une manière moderne de narration en danse.

Marie Dupont / spintank

C’est vraiment au cœur de nos sujets chez Spintank. Comment raconter une histoire, comment changer les choses avec une histoire.

Mon rapport à la narration s’inscrit dans un cheminement personnel relatif à l’édification d’un langage gestuel et scénique, et son organisation pour se mettre au service d’une situation porteuse de sens, d’un récit, d’une histoire. Deux espaces se sont ouverts à moi pour développer cette question : les pièces dans la pensée de l’enfance, la jeunesse et les familles, et la relecture de grands ballets. Dans ces créations, je me suis confronté au tracé de personnages, caricatural, symbolique ou psychologique. J’ai étudié la puissance narrative des constellations spatiales. Je me suis plu à inventer des fables fantaisistes en appui sur des thématiques pertinentes à adresser à l’enfance. Des sujets de société se sont ensuite imposés à moi, parfois violemment comme par exemple pour COUP DE GRÂCE, ou parce qu’indispensable, avec LÉGENDE.

Justement est-ce que vous pouvez nous parler de ces deux créations ? Peut-être en commençant par COUP DE GRÂCE, la pièce que vous avez écrite en réaction aux attentats du 13 novembre 2015 ?

Le soir du 13 novembre 2015, la compagnie était en scène pour la Première de notre spectacle La Barbe Bleue, au Grand Théâtre de Provence d’Aix-en-Provence. À la suite du spectacle salué par le bonheur d’un grand succès, un trouble s’est imposé. Je n’ai su le désastre de Paris que 2 heures plus tard, aussitôt plongé dans un état second, dans l’ambivalence de sentiments insolubles : la très grande joie d’une réussite et le désarroi absolu du fait des attentats. Alors que nous dansions, la jeunesse et nos modes de vie étaient devenus les cibles du terrorisme à travers les terrasses de café, les lieux de culture, les lieux sportifs. La création artistique étant de mon point de vue aussi un lieu d’analyse, l’idée est née d’une œuvre où déposer cette émotion amalgamée et persistante, une œuvre tendue par ce point de départ universel : tout un chacun se souvient exactement de ce qu’il ou elle faisait au moment d’apprendre l’horreur, l’Histoire ayant gravé son marqueur dans chacune de nos vies.

« Je considère que la création est aussi un lieu d’analyse. »

Le spectacle s’est construit autour du terme de grâce, sur lequel venait pour moi de se greffer une invraisemblable ambivalence. Mon métier me conduit à être en présence de la grâce à tout moment. Je vois des jeunes se révéler à leur passion, à leur métier. Je vois des artistes créer leurs rôles, les régénérer à chaque nouvelle représentation. Je vois la grâce dans la réalisation de soi : c’est une éclosion. De leur côté, l’acte des terroristes a été sous-tendu par l’idée d’atteindre… La grâce d’un dieu ! Un choc, un effroyable choc.

Dans le sillage de cette dualité, pour l’écriture de la pièce COUP DE GRÂCE, nous avons cherché des images doubles, potentiellement porteuses de beauté ou d’effroi. Une Piéta par exemple est un corps sublime, lascif, abandonné, sensuel, désirable, alors qu’il est sans vie, une représentation sublime de la mort. Par ailleurs, la douceur du marbre appelle la caresse, qui s’avère glaciale. Nos images et nos danses apparaissent telles de beaux tableaux, qui permettent au public d’accéder au second niveau de sens à sa propre vitesse, chargé de son propre imaginaire et de sa propre relation à l’événement : la fuite, l’effroi, quelqu’un qui se terre, des corps fragmentés par l’éclairage… Le sens jaillit progressivement, celui d’une communauté impactée, qui n’a d’autre choix que de continuer, malgré la perte. Je n’ai pas trouvé d’issu optimiste à la pièce, juste cette idée que le vivant continue, malgré soi. Évoquer la résilience ou tenter de mettre du sens ne sont de mon point de vue qu’une manière de ne pas sombrer dans la folie. Ce sont des parades psychologiques, une manière de croire en l’idée que l’on décide de quelque chose quand, en réalité, il n’y a aucun choix. Les survivants de COUP DE GRÂCE se redressent et continuent. C’est tout, terrible et magnifique.

« Mon métier me conduit à être en présence de la grâce à tout moment. »

LÉGENDE parle pour sa part de la menace qui pèse sur la planète.

Les interventions de la jeune Greta Thunberg ces dernières années m’ont interrogé. Je vois en elle le symbole d’une enfance privée de son insouciance, amenée à conscientiser très tôt que l’héritage qui lui est promis est pourri. C’est d’une violence folle. Bien que notre pièce se pare de fantaisie, elle adresse cette question aux enfants et aux adultes qui les accompagnent : l’avenir de la planète est-il possible sans autres êtres vivants que l’espèce humaine ?

Si le spectacle LÉGENDE sait aller chercher les plus petits par la malice et la vivacité, il s’adresse volontiers aux plus grands, diffusant son sujet au gré des séquences à l’aide d’éléments lisibles de mise en scène, de relations entre les protagonistes, de situations descriptibles qui permettront ensuite de nommer et se souvenir. Je le redis, il est particulièrement difficile de parler de danse, et, mes pièces étant particulièrement dansées, j’invite à construire la mémoire sur des éléments périphériques pour, en les nommant, permettre aux images, aux mouvements et aux émotions de rejaillir. Je le répète tant j’en suis persuadé : sur le souvenir se greffe la parole ; sur le souvenir se fonde le goût.

« Sur le souvenir se greffe la parole ; sur le souvenir se fonde le goût. »

La danse a-t-elle un rôle à jouer dans la construction du monde de demain ?

C’est peut-être la charger d’une bien grande responsabilité… Mais a minima, la danse apprend la tolérance du corps de l’autre. La reconnaissance de la diversité est un chemin dans lequel l’humanité n’a d’autre choix que de s’engager. Parce que nous ne sommes chacun et chacune qu’un individu sur plus de 7 milliards, parce que la planète n’a jamais paru aussi petite, parce que les vagues migratoires de l’Histoire ont définitivement métissé nos environnements. Quand, avant, « le voyage formait la jeunesse », désormais, et c’est tellement le cas à Marseille, le voyage est déjà autour, en regardant les gens. Pour en revenir à la danse, je suis persuadé que ma parole d’artiste ne s’entend précisément que dans un champ de diversité. L’unique moyen d’exister soi-même pleinement, c’est de permettre aux autres de faire de même. Pour moi, la danse participe foncièrement de la cohésion de la société, pour peu qu’on la montre dans la grande diversité des corps, des propos et des esthétiques.

Quels sont vos projets ?

La période est chargée, marquée par les dérèglements qu’impose la crise sanitaire. Comme pour nombre d’équipe et de lieux de création, nous continuons à avancer tout en réajustant en permanence. Il faut puiser la confiance en soi au plus profond pour projeter : c’est mon rôle, d’artiste, d’entrepreneur et d’employeur. Notre prochaine création s’intitulera MAGNIFIQUES. Je l’aborde par la douceur et l’amour que je porte aux artistes de la danse. Je l’imagine comme une ode à la danse. Nous explorerons l’état de jeunesse considéré comme l’escale baroque d’une vie, nous chercherons comment être singulier et relever d’une foule : s‘intégrer sans disparaître, demeurer soliste dans une œuvre chorale, se comprendre particule insoluble indispensable à l’ensemble mosaïque.

Auteurs et autrices

À lire aussi

Laurence de Nervaux : « Nous voulons comprendre les ressorts de la défiance sans stigmatiser. »

Recréer de la confiance en l’avenir, en cherchant à comprendre les différentes visions du monde de la population française, c’est le projet de Destin Commun. Laurence de Nervaux, sa directrice, nous en parle.

Raphaël Llorca : « Pour créer un récit commun désirable, c’est le politique qui doit mener la danse. »

Nous avons voulu prendre Raphaël Llorca à son propre jeu, et l’inviter à partager son diagnostic sur les récits, les stratégies et les dynamiques des différents partis. Et pourquoi pas aussi, tenter quelques pronostics – de quoi nourrir notre réflexion en cette rentrée politique.